Une société sans travail, c’est possible ?

Cette semaine, Libération a publié un papier passionnant sur ces gens qui ont choisi de ne pas travailler. Un sujet houleux, qui donnerait lieu, je le pensais, à une avalanche de trolls dans les commentaires. En fait, point de trolls mais un débat très intéressant entre les lecteurs. Mais loin de donner des réponses, l’article m’a plutôt menée à me poser plein de questions.

Voyons les quatre témoins : Leatitia, trente ans, a d’abord travaillé un moment avant de partir sur les routes. Camille a décroché son bac en 2005, Simon n’a que 25 ans et a d’abord travaillé et subi un burn-out. Hervé est père au foyer depuis 3 ans. L’idée d’une vie alternative, pas conditionnée par le travail, m’intéresse sans m’attirer. Est-il possible de vivre en France sans travailler ? L’article tente de dire que oui. Mais Simon, Camille et Laetitia n’ont même pas de logement. Alors Laetitia vit sur les routes, pourquoi pas ? Mais Camille et Simon vont de squats en logements des copains. Peut-on vraiment envisager de vivre ainsi sur le long terme ?

Je m’explique : leur mode de vie ne fonctionne donc que s’ils ont des amis qui ont un revenu, donc qui travaillent. De fait, tout le monde ne peut pas vivre ainsi, parce qu’il faut des travailleurs pour héberger des non travailleurs. Loin de moi l’idée de hurler à l’ « assistanat », mot que j’exècre (et ceux qui l’emploient sont bien souvent dans cette situation-là). Je veux simplement dire que ce mode de vie, dans notre société, n’est pas possible à grande échelle.

En fait, on pourrait envisager de le rendre possible. Mais d’abord, pourquoi réfléchir à une société où les gens pourraient se permettre de ne pas travailler ? Mon père aurait dit « parce que t’es une feignante », et je l’aurais prié de fermer sa bouche. Ce même père (le mien donc), m’expliquait l’autre jour avec un certain pragmatisme que pratiquement personne n’exerçait le métier de ses rêves. Quand on sait que notre travail remplit la quasi-totalité de la journée, en substance, ça veut dire que mon propre père sous-entendait « ma fille, tu t’ennuieras dans ta vie ». En fait, je ne pense pas qu’il ait tort. Parce que le marché de l’emploi est bouché, ou parce qu’on nous a dit qu’il était bouché, ou parce qu’on n’a pas eu les moyens de faire les études qu’on voulait, on est très nombreux à faire un travail qui ne nous plait pas particulièrement. Donc là-dessus, il n’a pas totalement tort.

Sauf que la question maintenant, c’est comment peut-on accepter de vivre dans une société où on a 90% de chance de passer la journée à faire quelque chose qui nous déplait ? J’en ai justement discuté avec ma copine Tanaïs : en parallèle de ses études, elle est ouvreuse dans un théâtre, et elle adore son travail. J’étais admirative de voir qu’elle avait trouvé un job alimentaire plaisant. Pour ma part, j’ai bossé en usine, en entrepôt… Le boulot le plus agréable que j’ai fait, c’est la cueillette des fruits, alors que ce n’est pas franchement épanouissant. Elle m’a expliqué qu’on était nombreux à considérer que notre job alimentaire serait pénible, et que de fait on ne cherchait que des travaux pourris, sans même s’intéresser à ceux qui seraient cool partant du principe qu’on n’aurait aucune chance. Et elle avait bien raison : je n’ai jamais postulé à un travail sympa (je ne compte pas les stages évidemment).

Et s’il était possible d’envisager une société où le travail n’existerait pas ? Nous sommes arrivés à un tel niveau d’évolution technologique qu’il serait possible de systématiser beaucoup de tâches. Finalement, les caisses automatiques, la robotisation des usines… Ce n’est peut-être (je dis bien peut-être) pas une mauvaise chose ? Si on arrivait à étendre ce phénomène à l’ensemble des travaux, on pourrait annuler complétement la notion de travail, pour pouvoir se consacrer pleinement à des choses qui nous tiennent à cœur. S’investir dans une cause, un sport, des activités artistiques, l’écriture d’un livre… Le travail à haute dose nous soumet, et je l’affirme, nous bêtifie. Si on l’annulait, on pourrait se consacrer pleinement à ce qui nous intéresse vraiment, et peut-être atteindre un stade d’intelligence supérieur. Alors je vous vois venir : souhaite-t-on vraiment passer à une société où tout est géré par des robots ? N’est-ce pas dangereux, par exemple trop facile à hacker ? Je pense qu’il s’agit de trouver un juste milieu. Nous ne voulons pas d’une société inhumaine. Certaines professions (comme les professeurs des écoles par exemple) ne peuvent pas être remplacées. Il faudrait voir à comment les rendre plus humaines, ou par exemple les mutualiser.

Bref, je ne suis pas une experte en la matière. D’autres ont planché bien plus que moi sur cette idée. Mais je trouve qu’au lieu de la rejeter en bloc sur la base de « si t’as pas de travail t’es un feignant », on pourrait essayer d’y réfléchir, tout simplement en commençant par se poser cette question : suis-je heureux ?

L’Amazonie n’est pas une exception

Depuis quelques semaines, je vois de nombreuses personnes sur le net s’insurger contre les méthodes de management d’amazon, et s’interroger sur un possible boycott de l’entreprise. La cause ? En Amazonie, le livre de Jean-Baptiste Malet publié en Mai 2013. Le journaliste parti “en immersion” sur le terrain, livre un constat accablant des conditions de travail des employés d’amazon. Espionnés, exploités, arnaqués… L’entreprise est dépeinte comme un enfer, et cela semble apparemment surprenant. En lisant tout cela, je me suis questionnée : ne serait-ce pas ce que moi j’ai vécu ?

Durant l’été 2013, j’ai été préparatrice de commande (ceux qu’on appelle les pickeurs chez amazon) pour une grande chaîne de distribution. Cette chaîne était tout ce qu’il y a de plus française, et ne faisait pas partie de ces entreprises américaines qui viennent s’installer en France, et nous imposer leurs diaboliques conditions de travail. J’ai lus de nombreux extraits publiés sur internet pour me faire une idée, et ces extraits m’ont fait tiquer. L’auteur s’épouvante de voir les employés espionnés, contrôlés dans leurs moindres faits et gestes. Là où je travaillais, nos boîtiers étaient directement reliés aux ordinateurs des patrons. On me rappelait souvent à l’ordre parce que j’avais un mauvais rendement. Une fois l’un d’eux est venu me voir en plein boulot, et m’a fait signer une feuille attestant de mon incompétence, en me précisant que celle-ci remonterait jusqu’aux ressources humaines et au big boss. Quand nous partions en pause, nous pouvions apercevoir à l’entrée du bâtiment, l’un de nos patrons qui nous observait d’un oeil sévère, montre en main. Dans un extrait publié par l’Humanité, Jean-Baptiste Malet s’exclame : “La plus criante des injustices au sujet du temps de travail est incarnée par la distance entre le lieu où se trouve la pointeuse et les tourniquets par lesquels l’on entre et l’on sort. Six fois par jour, cette traversée de deux minutes est à la charge du travailleur.”. Oui, c’est injuste. Mais dans mon boulot aussi c’était comme ça. C’est comme ça pratiquement partout. Dans cet entrepôt où, exactement comme chez amazon, des intérimaires sont employés à tour de bras afin de pouvoir les virer et les interchanger à loisir, nous étions (et ils sont toujours) exploités et arnaqués dès que c’était possible. Alors vous vous posez la question : pourquoi les employés ne se rebellent-ils pas ? Tout simplement parce que c’est ainsi dans beaucoup d’endroits.

Après m’être renseignées auprès de mes collègues, certains dans la logistique depuis plus de dix ans, j’ai vite compris que ces méthodes de travail étaient monnaie courante. Ce qui m’insupporte avec “En Amazonie”, c’est que l’auteur parle de tout ça comme si c’était inédit, un scoop, une découverte. Et surtout que c’est restreint à Amazon.

Parce que c’est important de traiter de ce sujet. Derrière tout ce que nous consommons au quotidien : la nourriture, les vêtements, l’électroménager… Il y a des travailleurs d’usines et d’entrepôts qui ont trimé. Et ces travailleurs, on n’y pense pas. En tout cas moi, avant d’y bosser, égoïstement, je n’y pensais pas. Alors je pense qu’il est important de les mettre en lumière. Le magazine Néon l’avait très bien fait avec sa série de portraits sur des ouvriers d’une usine Peugeot. En Amazonie le fait très bien aussi, mais il restreint le problème à Amazon, alors qu’il touche de nombreux entrepôts français.

Alors si vous décidez de boycotter Amazon à cause de la façon dont ils traitent leurs travailleurs, boycottez aussi toute la grande distribution du pays. Sinon votre geste n’aura aucun sens.

boulot

Dessin réalisé à chaud cet été

Après, j’admets que c’est un sujet complexe et je ne peux y apporter qu’un seul point de vue (je ne peux pas me dédoubler). Vos réactions, suggestions et objections sont évidemment les bienvenues.